Révisé par Sylvain Amoros, professeur invité au Département de marketing de HEC Montréal.
La souveraineté numérique, tout le monde en parle, mais comment la définir ? Qui est concerné par celle-ci ? Par ailleurs, souveraineté numérique et numérique responsable ont-ils un lien ? Voici quelques-unes des questions discutées par le panel “Mesurer pour maîtriser”. L’objectif : aider l’audience à comprendre dans quelle mesure une organisation peut réellement contenir son empreinte numérique (notamment via une stratégie de souveraineté numérique) tout en s’interrogeant sur l’étendue de la fiabilité aux données disponibles pour agir.
Définir les termes du sujet : un préalable nécessaire
La souveraineté numérique est un sujet très présent dans l’actualité depuis début 2025, notamment en raison du contexte géopolitique actuel. Pour autant, s’il est beaucoup cité, revendiqué ou nié, il existe une profusion de définitions et un débat sur ce qu’elle est et n’est pas, notamment au sein des sciences politiques ou juridiques. Le panel a été l’occasion de découvrir une proposition récente de définition inscrite dans une perspective de technologies de l’information (TI) en contexte organisationnel. Une approche originale, alors que de nombreux chercheurs estiment que la souveraineté numérique relève de la compétence exclusive de l’État.
Or, la littérature scientifique témoignait déjà d’une appropriation de la notion de souveraineté numérique par des mouvements sociaux, la société civile ou encore les groupes autochtones (Couture et Toupin, 2019 ; Couture, Toupin et Banos, 2024). Une récente recherche (Pierre-Justin et Dulipovici, 2026) s’inscrit dans cette perspective élargie et traite justement cet angle mort de la recherche actuelle et défend l’idée d’une souveraineté numérique des organisations comme un ensemble de cinq capacités dynamiques au sens de Teece (2007), c’est-à-dire permettant à une organisation de maintenir ou renforcer sa marge de manoeuvre dans un environnement dynamique et instable. Trois de ces capacités ont notamment été définies, à savoir l’autodétermination (soit l’autorité de prendre ses décisions de façon autonome, selon ses propres valeurs, langue et objectifs), l’écosystème (ou l’aptitude à coopérer en-dehors de l’organisation pour compenser le manque de l’une des autres capacités internes) et enfin l’énergie (désignant l’aptitude à accéder aux ressources énergétiques nécessaires au fonctionnement des infrastructures numériques).
Souveraineté numérique et responsabilité numérique : quel rapport ?
Être responsable numériquement implique d’abord la maîtrise de son empreinte environnementale numérique, autrement dit : connaître pour contenir, voire réduire les conséquences négatives directes ou indirectes de son utilisation des outils numériques. Or, perdre la maîtrise de son infrastructure numérique, c’est ipso facto se priver de la capacité à gérer son empreinte numérique. Ne pas voir, ne pas savoir ont pour conséquence directe la perte du pouvoir d’agir. Et ce qui est vrai pour l’infrastructure numérique, déjà très lourde, se vérifie également concernant les usages numériques. Or, mettre en œuvre des moyens techniques pour reprendre la main est un premier pas “souverain” concret. A contrario, recourir à des solutions non souveraines alourdit son impact environnemental. Ainsi, côté marketing, une organisation peut être propriétaire de son site Web tout en dépendant de plateformes externes pour atteindre ses clients, diffuser ses campagnes, mesurer ses résultats et exploiter ses données. Lorsqu’elle utilise Google Ads, Meta Ads, des plateformes programmatiques ou des témoins de suivi, elle délègue une partie de ses décisions à des systèmes dont elle ne contrôle ni les algorithmes, ni les méthodes de calcul et d’attribution, ni toujours les règles d’accès aux données. À ceci s’ajoute une dimension environnementale : la diffusion et l’affichage des publicités numériques mobilisent des ressources informatiques et une consommation énergétique mesurable, notamment au niveau du navigateur et du terminal de l’utilisateur (Gonzáles-Cabañas et al., 2023).
“Pas de téléphone portable sans matériaux critiques, de serveurs sans énergie ou de circuits imprimés sans eau pure : autant de ressources susceptibles d’être accaparées et d’affaiblir la SN de certains acteurs. [Force] est de constater que le concept de SN manque d’à-propos en matière d’intégration des enjeux écologiques. Or, sans cette prise en compte le système sociotechnique numérique restera fragile tout comme la SN” (Gossart, 2025). On le voit, cette dépendance induite par le “nouveau féodalisme numérique” (Gossart, 2025) est tant un enjeu de souveraineté numérique (puisqu’elle réduit la capacité de l’organisation à comprendre, auditer et modifier ses pratiques) que de responsabilité numérique. En effet, l’organisation demeure pleinement imputable des conséquences environnementales, sociales et éthiques de ses usages, même lorsqu’ils sont exécutés par un fournisseur externe. Le défi pour les PME consiste donc à comprendre qu’externaliser un service numérique ne signifie pas externaliser sa responsabilité.
L’absence de données exactes et complètes n’enlève d’ailleurs rien à la responsabilité des organisations, ni même à leur capacité de reprendre progressivement le contrôle. Certes, les données sur l’impact environnemental du numérique ne sont pas toujours précises. Pour autant, comme l’a souligné le panel, certaines réalités sont aujourd’hui bien établies scientifiquement. La fabrication des équipements représente ainsi la majeure partie de leur impact environnemental (Preist et al., 2016) ; de plus, les infrastructures numériques consomment d’importantes quantités d’énergie. Enfin (et c’est sans doute là où la capacité d’agir est la plus directement à la portée des organisations) une grande partie des données stockées par les organisations n’est jamais réutilisée (IBM, s.d.). Comme l’ont souligné les expertes, si les outils de mesure disponibles reposent souvent sur des estimations, des facteurs d’émission et des modèles de calcul qui comportent des limites, il est néanmoins possible d’agir dès maintenant. Attendre une mesure parfaite reviendrait à retarder des décisions dont les bénéfices sont déjà bien documentés (allongement de la durée de vie des équipements, réduction du stockage inutile ou pratiques d’écoconception). L’objectif n’est donc pas d’obtenir un chiffre parfait, mais de disposer d’informations suffisamment robustes pour orienter les décisions et améliorer progressivement la gouvernance des données. La gouvernance, c’est justement ce qui permet d’agir sur le volume de données tout en améliorant leur qualité et en les rendant exploitables, qui permet d’optimiser le coût de stockage, tout en réduisant l’exposition aux risques cyber, susceptibles de favoriser fuite de données et sanctions liées au non-respect des réglementations autour de la vie privée.
Souveraineté et responsabilité numérique : deux faces d’une même médaille ?
Le panel a ainsi souligné que loin d’être des sujets parallèles, les enjeux de responsabilité et de souveraineté numérique se complètent. La souveraineté serait même un prérequis de la responsabilité environnementale (Dupin et Alfonsi, 2026). Prenons par exemple le GHG Protocole (standard international de comptabilité carbone) : le plus fort impact en matière d’émissions carbone relève du scope 3, c’est-à-dire toutes les émissions indirectes liées à la chaîne de valeur complète d’une organisation (extraction, fabrication équipements, utilisation, fin de vie de ses produits). Exercer sa souveraineté numérique permettra justement à l’organisation d’agir directement sur son empreinte en opérant des choix responsables et potentiellement moins coûteux.
Ceci est valable pour toutes les organisations, y compris les PME, nombreuses au Québec. On ferait en effet une erreur en croyant que la souveraineté numérique et le numérique responsable seraient l’affaire des autres – qu’il s’agisse de l’État ou des grandes entreprises.
Il est également ressorti des échanges que ces enjeux pourraient paraître éloignés des réalités des PME : trop complexes, nécessitant des ressources qui font déjà défaut pour répondre aux exigences actuelles de la transformation numérique, quel intérêt aurait une PME à se lancer dans une telle démarche ? Les expertes ont insisté sur le fait qu’il était en réalité plus risqué de ne rien faire.
En effet, de plus en plus d’États régulent ces sujets (RGPD dans les pays de l’Union européenne, Loi 25 au Québec). En plus de la contrainte légale à proprement parler, les clients des PME peuvent eux aussi formuler des exigences en la matière, spécifiquement pour les entités gouvernementales, gérant des données sensibles ou encore poursuivant une démarche ambitieuse en matière environnementale. De plus en plus d’organisations exigent ainsi de leurs fournisseurs de garantir l’absence d’application d’un régime juridique extraterritorial aux données traitées, de démontrer une démarche de maîtrise énergétique ou hydrique documentée (surtout maintenant que l’écoblanchiment est sanctionné par la loi Canadienne) ou encore de prendre des engagements en faveur de l’économie locale… Enfin, des services offerts par des entreprises étrangères sur lesquelles les PME n’ont aucune prise peuvent devenir inaccessibles sans préavis ni recours possible (pensons au retrait du modèle Fable 5 par Anthropic).
Passer de la contrainte subie au levier stratégique
Conscientes de la complexité des enjeux, les recommandations faites permettraient au moins de changer la perception des sujets de la responsabilité et de la souveraineté numérique. En effet, stratégiquement mise en œuvre, la souveraineté numérique responsable peut être un levier de maintien ou d’amélioration de la compétitivité – d’autant plus si les organisations agissent maintenant, sans forcément attendre de disposer d’une mesure parfaite. Des outils comme EcoIndex, Website Carbon Calculator ou Fruggr permettent notamment d’effectuer des comparaisons avant et après une modification et d’identifier certaines variables sur lesquelles l’organisation peut agir le plus efficacement. Parmi les recommandations relativement simples à mettre en oeuvre, figuraient celles-ci :
- Analyser le poids des pages, le nombre de requêtes, l’utilisation de vidéos en lecture automatique, la présence de scripts tiers ainsi que le nombre de témoins et de traceurs de son site web. Cela permettra de repérer des améliorations concrètes, comme la compression des images, la réduction des contenus lourds, la suppression des scripts inutiles ou la limitation des traceurs redondants.
- Alléger un service numérique. Plus léger, il sollicitera moins les réseaux et les terminaux. Il pourra également fonctionner plus facilement et plus longtemps sur des appareils anciens, contribuant ainsi à prolonger leur durée d’usage. Cette idée rejoint ce que l’on appelle souvent la loi de Wirth, selon laquelle les logiciels ont tendance à s’alourdir plus rapidement que le matériel ne gagne en performance. Formulée par Niklaus Wirth (1995), cette observation permet d’expliquer comment des logiciels ou des services numériques de plus en plus exigeants peuvent rendre prématurément moins utilisables des équipements encore fonctionnels.
- Plus largement, adopter une stratégie d’éco-conception qui permettra in fine à l’organisation de mieux maîtriser les composantes techniques de ses services numériques, tels que par exemple ceux du Référentiel général d’écoconception de services numériques (ARCEP et ARCOM, 2024).
- Définir une politique de gouvernance des données : déterminer quelles données sont réellement nécessaires, pourquoi elles sont collectées, pendant combien de temps elles doivent être conservées et à quels fournisseurs elles seront transmises. D’une part, l’organisation réduit ainsi les collectes et les traitements inutiles (réduisant son besoin de stockage et les coûts afférents) ; d’autre part, on s’assure de la conformité à la Loi 25 et au RGPD. Ce principe de minimisation des données relie ainsi les trois dimensions abordées par le panel : soutien à la protection de la vie privée et la conformité, réduction des impacts environnementaux (notamment liés aux traitements et transferts) et enfin amélioration de la souveraineté de l’organisation sur ses données.
Aux sceptiques (car il existe encore des organisations qui doutent de la nécessité d’engager des actions “responsables” numériquement parlant), le panel a évoqué un concept intéressant, utilisé par le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC), celui des actions potentiellement “sans regret”. Inspirées d’un concept issu du domaine d’adaptation aux changements climatiques, ces mesures demeurent bénéfiques car elles présentent des avantages qui égalent ou dépassent leur coût de mise en œuvre même en excluant les bénéfices directs liés à la réduction des gaz à effet de serre (Ostertag, 2003). Autrement dit, ce sont des actions qui n’augmentent pas les vulnérabilités mais augmentent la résilience grâce à une capacité d’action renforcée, avec divers impacts positifs potentiels en termes économiques, sociaux ou environnementaux. Parmi les actions possibles dans ce registre :
- Prolonger la durée de vie des équipements ;
- Réduire les données inutiles, ou dark data (IBM, s.d.), qui consomment du stockage sans apporter de valeur tout en augmentant l’exposition aux risques (juridique et cybersécurité).
- Remettre en question certains besoins numériques en évaluant le rapport coûts/bénéfices. Parfois, la solution numérique ne sera pas la plus pertinente. Le panel a ainsi cité l’exemple d’une collectivité française victime d’un rançongiciel, en 2021. Dans ce cas, c’est la capacité de revenir à des processus et supports papier qui a permis d’assurer la continuité d’action.
Le vrai déclencheur de l’action, c’est en réalité la prise de conscience des enjeux par les organisations.
Souveraineté et responsabilité : une affaire de prise de conscience
La première étape d’un numérique plus souverain et plus responsable consiste à connaître puis hiérarchiser ses dépendances critiques. Les gestionnaires et dirigeants d’organisation doivent se questionner :
- Quelles briques de mon architecture pourraient compromettre la poursuite de mes opérations si on devait me l’enlever ?
- Quelles alternatives existent : Logiciels libres équivalents ou solution non numérique ?
- Mon architecture actuelle garantit-elle une portabilité des données (qui permettrait de changer de fournisseur) ?
- Ma stratégie d’approvisionnement correspond-elle à mes ambitions / objectifs en matière de souveraineté et de responsabilité ?
- Mon hébergeur poursuit-il une démarche écoresponsable et si oui, la documente-t-il de façon transparente et complète ? S’appuie-t-il sur des référentiels reconnus ?
Autre point important mis en avant par les échanges : la notion de souveraineté numérique est relative et configurationnelle. Cela signifie qu’elle dépend de chaque acteur, de son secteur d’activité et de ses ambitions. Ainsi, un artisan de quartier n’a pas le même niveau de besoin “souverain” qu’une entreprise d’armement. Par ailleurs, la souveraineté numérique n’est pas l’autarcie et ne nécessite pas de supprimer toute solution non canadienne (notamment américaine). Ce serait irréaliste et inatteignable, compte tenu de la nature tentaculaire de la “stack” numérique, formée de couches interdépendantes (Sheikh, 2022 ; Shoker, 2022).
L’objectif fondamental d’une stratégie numérique organisationnelle consiste surtout à définir un niveau de dépendance et de risque acceptable, de le mitiger au maximum. C’est précisément en ce sens que la responsabilité numérique, qui vise à déterminer son “juste besoin” numérique, permettra aux organisations de reprendre le contrôle de leur architecture numérique : solutions logicielles et usages sobres, infrastructure frugale, débarrassée du superflu – notamment les dark datas (IBM, s.d.) stockées “au cas où” mais que l’on n’exploite jamais faute de gouvernance, de qualité et même de visibilité. Trop de données augmente le besoin de stockage, qui réduit le nombre d’hébergeurs susceptibles de répondre à nos besoins, lesquels consomment beaucoup d’eau et d’énergie, augmentant continuellement notre facture d’hébergement. Ainsi, développer la souveraineté, c’est renforcer sa capacité de maîtrise, d’abord grâce à un état d’esprit : ni trop, ni trop peu de numérique – juste ce qu’il faut pour réussir ses opérations tout en étant capable de les retracer, d’en mesurer l’impact et d’en répondre. Car quelle que soit la taille ou la mission de l’organisation, elle reste pleinement imputable de sa gestion des données.
Certes, le sujet est complexe. Pour autant, des pistes concrètes existent, comme celles proposées par le panel, qui a défendu l’idée qu’agir en faveur d’un numérique plus soutenable et souverain, c’est non seulement bénéfique pour l’environnement, mais aussi pour les organisations.
Auteurs
El Meliani, Nabila
Lorick-Maéka, Patry
Mendoza, Natalia
Pierre-Justin, Lea
Références bibliographiques
ARCEP et ARCOM (2024). Référentiel général d’écoconception de services numériques. Récupéré de https://www.arcep.fr/mes-demarches-et-services/entreprises/fiches-pratiques/referentiel-general-ecoconception-services-numeriques.html
Couture, Stephane et Toupin, Sophie (2019). « What does the notion of “sovereignty” mean when referring to the digital? », New Media & Society, vol.21,no10, p. 2305-2322.
Couture, Stéphane, Toupin, Sophie et Baños, Alejandro M. (2024). « Resisting and claiming digital sovereignty: The cases of civil society and indigenous groups », Policy & Internet, vol.16,no4, p. 739-749.
Dupin, Laure et Alfonsi, Laure (2026). Numérique responsable : Un levier stratégique de souveraineté numérique en france et en europe, 37 p.
Gonzales-Cabanas, José, Callejo, Patricia, Cuevas, Ruben, Svartberg, Steffen, Torjesen, Tommy, Cuevas, Angel et al. (2023). « Carbontag: A browser-based method for approximating energy consumption of online ads », IEEE Transactions on Sustainable Computing, 2023.
Gossart, Cédric (2025). « Une souveraineté numérique et écologique est-elle possible ? », Terminal, vol.141.
IBM (s.d.). Qu’est-ce qu’une dark data ? https://www.ibm.com/fr-fr/think/topics/dark-data
Ostertag, Katrin (2003). « The issues of the no-regret controversy », dans Katrin Ostertag (dir.), No-regret potentials in energy conservation: An analysis of their relevance, size and determinants, Heidelberg, Physica-Verlag HD, p. 21-33.
Pierre-Justin, Lea et Dulipovici, Alina (2026). « La souveraineté numérique comme capacité organisationnelle stratégique : Un cadre conceptuel », communication présentée au 31e conférence de l’Association Information et Management, Neuchâtel.
Preist, Chris, Schien, Dan et Blevis, Eli (2016). « Understanding and mitigating the effects of device and cloud service design decisions on the environmental footprint of digital infrastructure », communication présentée au CHI Conference on Human Factors in Computing Systems (CHI ’16), San Jose, California, USA.
Sheikh, Haroon (2022). « European digital sovereignty: A layered approach », Digital Society,no1:25, p. 2-25.
Shoker, Ali (2022). « Digital sovereignty strategies for every nation », Applied Cybersecurity & Internet Governance, vol.1,no1.2022.
Teece, David J. (2007). « Explicating dynamic capabilities: The nature and microfoundations of (sustainable) enterprise performance », Strategic Management Journal, vol.28:13,noDecember, p. 1319-1350.
Wirth, Niklaus (1995). « A plea for lean software », Computer, vol.28,no2.