Révisé par Sylvain Amoros, professeur invité au Département de marketing de HEC Montréal.
L’IA remet-elle en cause la valeur du diplôme ? Cette synthèse explore les arguments pour et contre, entre compétences techniques, esprit critique et enjeux socioéconomiques.
Durant les séances de discussion que nous avons mené en guise de préparation au débat, un positionnement naturel s’est formé parmi les membres de notre équipe. D’une part, Yassine a adopté un point de vue favorable au diplôme, mettant en lumière l’importance des métiers hautement réglementés. Conchita, d’une autre part, a défendu d’autre voix d’acquisitions de compétences (certifications, autodidaxie) qui rivalisent avec la voie universitaire. Patrick, quant à lui, a choisi d’adopter un positionnement plus nuancé, soulignant la valeur synergique du diplôme et des compétences, lesquels se complémentent sur le marché du travail. Finalement, Sébastien s’est focalisé davantage sur l’aspect social du thème, soulevant des questions liées aux inégalités de genre en lien avec l’exposition à l’IA, aux disparités homme-femme qui semblent se creuser dans le milieu post-secondaire, ainsi qu’aux difficultés d’accès à l’emploi chez les jeunes hommes diplômés.
Des recherches approfondies (voir la liste des références ci-dessous) ont par la suite été menées afin d’aller recueillir le plus de données probantes possibles. Par l’entremise de sources variées, dont des études validées par des pairs, des articles de journaux ainsi que des balados, nous avons pu valider nos propos et ancrer notre discussion dans des faits.
Déroulement du débat et idées clés
Clara, notre animatrice, a ouvert le panel de manière interactive en faisant un parallèle avec la révolution industrielle. Une étude clé de Statistique Canada publiée en 2024 (laquelle a été mentionnée à plusieurs reprises durant le débat) a été introduite pour présenter un état des lieux démographique inquiétant de la main-d’oeuvre québécoise et de son exposition à l’IA. Des études publiées par la Fondation Lumina et par le Stanford Digital Economy Lab ont également été citées pour mettre en lumière l’anxiété et les craintes des étudiants universitaires face à l’IA, ainsi que le resserrement des postes débutants disponibles dans le domaine des technologies et du service à la clientèle, notamment.
Yassine a pris la parole en premier, soulevant trois points clés en faveur du diplôme universitaire : d’une part, la nécessité du diplôme par certains ordres et cadres professionnels, laquelle constitue une barrière que l’IA ne peut pas et ne pourra jamais franchir ; d’une autre part, la compétition accrue du marché de l’emploi, qui rend le diplôme un prérequis et un standard de différenciation à l’obtention d’un emploi ; et finalement, l’esprit critique et d’analyse, lequel est indispensable à l’utilisation sobre et responsable de l’IA, et qui s’acquiert notamment lors d’une éducation post-secondaire. On y mentionne durant son intervention une étude de l’OBVIA publiée en 2026, une entrevue avec l’économiste en chef de la Caisse Desjardins Jimmy Jean, ainsi qu’une étude de Statistique Canada sur la variation de l’emploi dans la province aussi émise en 2026.
Conchita s’est ensuite adressée au public, présentant plusieurs points clés en défaveur du diplôme, dont la montée de l’autodidaxie par le biais de certifications (comme celles Google Cloud, AWS Solutions Architect et Microsoft Azure), de LLM, et/ou de capsules vidéo éducatives gratuites en ligne, telles YouTube, Khan Academy et Coursera. Toutefois l’utilité des compétences développés à l’université n’est pas remise en cause, elle questionne plutôt si l’université est le moyen le plus efficace ou le plus rapide de les acquérir, comparés à d’autres voies. Les récentes suppressions d’exigence de diplôme universitaire par des géants américains, notamment Google, IBM et Tesla, ont aussi été soulignées en tandem avec les résultats du Early Careers Survey 2026, faite au Royaume-Uni, qui révèle de nombreuses réorientations de carrière parmi les nouvellement diplômés britanniques.
Patrick a enchaîné avec un point de vue neutre, distancé d’une opposition binaire, soutenu par la thèse que la vraie valeur sur le marché du travail se trouve désormais à l’intersection d’une éducation universitaire, de compétences, d’une éducation continue et d’une maîtrise responsable de l’IA. Appuyé par des données provenant du Future of Jobs Report 2025, publié par le World Economic Forum, de l’institut de recherche torontois Future Skills Centre, ainsi que par l’étude de Statistique Canada de 2024, des faits mitigés relatifs aux deux précédents panélistes ont été soulevés : un solde positif d’emplois créés d’ici 2030, près du quart des emplois mondiaux transformés d’ici 4 ans, et des gains d’emplois robustes parmi ceux qui possèdent un diplôme universitaire depuis l’arrivée de l’IA.
Le panel s’est conclu avec une intervention de nature plutôt sociologique, où Sébastien a présenté des points clés liés aux disparités de genre dans le monde du travail à l’ère de l’IA. Découlant de nouveau de l’étude de Statistique Canada, on a noté que les femmes sont plus propices d’être exposées à l’IA que les hommes, ces derniers occupants généralement des emplois manuels plus difficilement remplaçables par l’IA. Toutefois, tel que discuté dans un balado de Radio-Canada avec comme invités Pierre-Yves McSween et Emna Braham, les jeunes hommes diplômés peinent aujourd’hui à se trouver un travail – plus que leurs homologues féminins – et le taux de chômage de ceux-ci serait plus élevé que ceux qui ne possèdent pas de diplôme universitaire, faisant écho d’une tendance inquiétante.
Retour sur les échanges en milieu académique (Q&A)
Notre audience étant elle-même constituée d’étudiants et d’étudiantes universitaires, notre discussion a su générer un volume important d’échanges (Q&A).
En lien avec le discours de Sébastien sur les tendances de genre des nouveaux diplômés dans le milieu post-secondaire, l’intervention de Lorick (un membre du public) portant sur l’effet des influenceurs masculins – Andrew Tate, par exemple – fut fort intéressante. C’est un sujet auquel Sébastien ne s’était pas attardé, mais qui aurait été un excellent point de discussion.
En effet, suite à une brève revue de la littérature, les jeunes hommes semblent aujourd’hui particulièrement exposés aux opinions et discours anti-université et pro-entreprenariat qu’adhèrent de nombreux influenceurs. Quoique les données demeurent limitées, c’est un domaine de recherche en pleine effervescence, avec près de 40% des hommes adultes américains et près de la moitié des jeunes hommes américains faisant confiance à au moins un influenceur appartenant à la dénommée manosphère, selon une étude de 2023 menée par le Equimundo Center for Masculinities and Social Justice.
La tendance à la baisse de la participation masculine à l’université précède toutefois l’arrivée des médias sociaux. Est-ce que cette dernière l’accélère ? Possiblement, mais on ne peut ainsi pas lier ces deux réalités de manière causale ; une combinaison de facteurs socioéconomiques et culturels, dont la littératie à la petite enfance (laquelle diverge chez les garçons et les filles) ainsi que les répercussions de la COVID-19 est à prendre en compte. De même, la littérature liant l’IA aux difficultés des jeunes hommes diplômés à se trouver un emploi en 2026 est mince et surtout anecdotique ; en revanche, cette tendance se dessine en aval de l’apparition de l’IA en 2022, suggérant une possible corrélation.
Léa (un membre du public elle aussi) s’est quant à elle intéressée à la règlementation des métiers lourdement encadrés (la médecine, le droit, le génie) soulignée par Yassine, proposant que la règlementation, quoique rigide, pouvait néanmoins toujours être modifiée. La politique joue évidemment un rôle significatif dans ce débat ; le Collège des médecins est un organisme très puissant qui sait tenir tête au gouvernement, par exemple, et dont la règlementation qui en découle sera difficile à changer à court terme, selon Yassine. Ce dernier a en effet tenu sa position lors de l’échange en mentionnant l’exemple des médecins immigrants qui sont contraint de devenir chauffeurs de taxi à Montréal, faisant écho des fortes barrières à l’entrée maintenu par le Collège des médecins.
Finalement, nous avons eu deux interventions suggérant que le diplôme universitaire restera un atout indispensable dans l’avenir du marché du travail.
Réflexion critique et contextualisation des données
Avec du recul, il apparait que l’opposition entre diplôme et compétences repose sur une fausse dichotomie : le parcours universitaire est lui-même un mode d’acquisition de compétences parmi d’autres. La vraie question ici n’est donc pas de savoir si le diplôme ou les compétences ont plus de valeur, mais plutôt déterminer quelle voie d’acquisition (universitaire, certifiante ou expérientielle) permet de développer le mieux un type de compétences. Cette nuance devient plus claire lorsqu’on distingue deux catégories de compétences : celles automatisable, c’est à dire que l’IA peut reproduire de façon fiable et peu coûteuses, et celles qui demeurent décisionnelles ou stratégiques c’est à dire qui exige un jugement humain difficilement reproductible.
Le parcours universitaire est particulièrement pertinent pour développer ces dernières, le jugement critique, le raisonnement complexe, la capacité d’apprentissage continu tandis que les voies alternatives, comme la certification ou l’autodidaxie, permettent d’acquérir plus rapidement des compétences techniques précises, mais plus exposées à l’automatisation. L’expérience, via laquelle les compétences se développent, joue aussi un rôle clé dont nous n’avons pas discuté explicitement lors du panel. Est-ce qu’une expérience non accompagnée d’un diplôme est plus valorisée que l’inverse ? Il semblerait que oui, dépendamment du métier, mais surtout en contexte récessionnaire où les postes de débutants se font rares. Il serait intéressant de définir une table hiérarchique des éléments les plus valorisés des employeurs (ex., compétences, expérience, éducation, certifications, etc.), ou de sonder ces derniers de manière régulière afin d’étudier les variations des priorités dans le temps. Avec l’évolution effrénée de l’IA, une étude longitudinale de la sorte serait particulièrement intéressante.
De plus, afin de contextualiser les données présentées lors du panel, nous proposons une synthèse approfondie de deux études et rapports clés mentionnées : celle du Stanford Digital Economy Lab et celle du Future Skills Centre.
Dans un premier temps, l’étude publiée par le Stanford Digital Economy Lab est l’une des seules et plus robustes à ce jour traitant des pertes d’emplois liés à l’IA. En utilisant des données de la firme ADP, cheffe de file mondiale dans la gestion des RH et de la paie, les chercheurs ont pu soulever 6 constats principaux, dont une chute de 16% des postes d’entrée (22 à 25 ans) dans les secteurs du service à la clientèle et du génie logiciel entre 2022 et 2025 – ceux parmi les plus exposés à l’IA (donnée mentionnée lors du panel). Ce chiffre est toutefois nuancé par un autre constat, celui d’une croissance des opportunités d’emplois là où l’IA est dite « augmentative », et non « automatisante » (c.-à-d. lorsqu’elle vient complémenter le travail, et non le remplacer entièrement). Outre les jeunes diplômés, on note une stabilité parmi les autres tranches d’âge ainsi que dans les secteurs moins exposés à l’IA (ex., les soins infirmiers).
Dans la même veine, les résultats du rapport du Future Skills Centre mentionné par Patrick soulèvent les thèmes d’exposition et de complémentarité, semblables à ceux de d’augmentation et d’automatisation ci-haut. Alors que 56% des travailleurs canadiens seraient exposés à l’IA, les métiers à haute exposition et faible complémentarité, comme ceux en administration, seraient plus à risque d’être remplacés ou automatisés que ceux à haute exposition et à haute complémentarité, lesquels nécessiteraient des capacités décisionnelles et cognitives plus élevées. Appuyée par des données de plus de 13 millions d’offres d’emplois en ligne et d’autres bases de données, on note aussi une tendance à la baisse des emplois automatisables depuis 2022.
En somme, les données du Standford Digital economy Lab et du Future Skills confirment en creusant dans les nuances des données, on observe l’émergence d’une dynamique qui ne met pas en contradiction les compétences et le diplôme, mais plutôt les compétences automatisables qui perdent en valeur et celles plus décisionnelles, stratégiques, qui elles gagnent en valeur (et qui seront complémentées et/ou augmentées par l’IA).
Dans cette lignée, les diplômes qui misent davantage sur le développement de l’esprit critique, du leadership et de l’innovation que des compétences techniques pourraient-ils devenir plus valorisés ?
Les limites du débat
Les limites du débat (et de la plupart des débats qui se sont déroulés dans le cadre du cours) se divisent selon nous en trois grands axes : d’une part, on note une limite formée par le manque de littérature robuste ; d’une autre part, par la vitesse à laquelle la problématique discutée évolue ; et finalement, par le nombre élevé de variables socioéconomiques (c.-à-d., de bruit) qui doivent être tenu en compte lors de l’établissement de faits. Tel que mentionné par Pierre-Yves McSween lors de son intervention au balado de Radio-Canada, nous sommes en train de demander aux jeunes hommes (à titre de société) de choisir une carrière basée sur des données passées et un avenir incertain.
De même, il est difficile d’évaluer et/ou de débattre du sujet si jeune, si dynamique et peu étudié qu’est l’IA, et encore plus en relation avec les études universitaires qui elles sont généralement étendues sur plusieurs années. Le contexte géopolitique joue un rôle clé dans ce débat ; une guerre tarifaire, complémentée par une crise pétrolière mondiale et un resserrement de l’immigration au Canada conduit inévitablement à un marché de l’emploi plus difficile, à des mises à pied, et à une réévaluation de la valeur d’un diplôme. Le marché de l’emploi est très cyclique et sensible à tout choc économique ; à ce juste titre, et en tandem avec un champs de recherche émergent, bon nombre d’étude portant sur les impacts de l’IA sur le marché du travail sont aujourd’hui contradictoires.
Il ne faut également pas oublier le biais qui s’invite par le fait que nous sommes tous des étudiants et des enseignants des cycles supérieures ; pour la grande majorité d’entre nous, si nous ne croyions pas à la valeur du diplôme dès le départ, nous ne serions pas ici.
Tensions restantes et conclusion
Il est évident qu’il est difficile d’apporter une réponse définitive dans un contexte de changement aussi rapide, amplifié par des événements de force majeure comme les tensions géopolitiques, les guerres tarifaires et les conflits au Moyen-Orient. Ce que nous pouvons faire, en revanche, c’est commencer à tracer des pistes de réflexion et proposer des solutions concrètes comme celles discutées dans ce panel.
Une des pistes de solutions évoquées pendant le panel pour garder le diplôme vivant et en phase avec les réalités du marché du travail est l’intégration d’un cours obligatoire de 3 crédits consacré à la littératie en intelligence artificielle. Cette nano-certification serait introduite de manière standardisée dans tous les programmes universitaires, qu’il s’agisse du baccalauréat, du certificat, du DESS ou de la maîtrise. Non pas un cours de programmation, mais un cours qui formerait les étudiants à évaluer de façon critique le contenu généré par l’IA, à détecter les biais et les hallucinations, et à en faire un usage sobre et responsable.
Ce serait une compétence transversale obligatoire, peu importe la discipline, tant obligatoire et essentielle pour un futur avocat que pour un futur ingénieur ou un futur gestionnaire cadre. Tout comme le test d’anglais qui constitue une épreuve obligatoire à l’obtention du BAA à l’UQAM, une exigence non-disciplinaire qui sanctionne une compétence jugée indispensable sur le marché du travail, la littératie en IA mérite aujourd’hui le même statut.
Le signal vient également de l’international. En juin 2026, le premier ministre français Sébastien Lecornu a annoncé qu’à partir de la rentrée 2027, tous les élèves de seconde bénéficieraient d’une heure hebdomadaire d’enseignement de l’IA, en citant : « Nous ne pouvons pas laisser une génération entière découvrir l’intelligence artificielle sans lui donner les clés pour la comprendre et donc la maîtriser. »
Auteurs
Bouhaba, Yassine
Hamdy, Sébastien
Ondoua Ondoua, Patrick Junior
Piaton, Clara
Prudencio, Conchita
Références
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