Le numérique génère environ 3,65 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, contre 2,5% d’émissions pour le secteur d’aviation civile mondiale ( domestique et internationale) . Cette comparaison nous permet de réaliser concrètement l’impact environnemental de l’activité numérique, dont l’ampleur est souvent minimisée.
Aujourd’hui, il devient essentiel d’intégrer la dimension environnementale dans les entreprises. Toutefois, pour celles-ci cet impératif écologique ne peut pas ignorer la réalité économique : les sites et plateformes numériques doivent avant tout performer.
Dans ce contexte, une question s’impose : comment les entreprises peuvent-elles être écoresponsables tout en restant rentables ?
Plutôt que d’agir en aval pour essayer de compenser l’impact, nous explorerons l’écoconception numérique et son impact sur l’optimisation de la conversion.
Selon l’ADEME : « L’écoconception vise à minimiser les impacts environnementaux des produits et services dès leur conception et sur l’ensemble de leurs chaînes de valeur ». Autrement dit, il s’agit d’être écoresponsable depuis la création du site Web jusqu’à son exploitation et l’amélioration de sa performance.
Cela paraît dans un premier temps comme une contrainte et s’oppose à la conversion, qui peut reposer sur des contenus lourds et riches, afin de convaincre le consommateur. Or, ces deux objectifs ne sont pas nécessairement contradictoires.
L’écoconception, un levier de la conversion :
La conversion désigne l’action souhaitée qu’un visiteur, un internaute ou un prospect réalise sur un site Web, une application ou à la suite d’une campagne publicitaire. Pour atteindre cet objectif, il faut d’abord que la personne concernée trouve la plateforme ou soit exposée à la publicité, puis que son expérience se déroule positivement.
C’est précisément ce que l’écoconception permet de favoriser. En plus de réduire la consommation énergétique d’un site Web, elle favorise l’amélioration de son référencement, encourage l’optimisation de la performance des campagnes et contribue à une expérience utilisateur positive.

L’écoconception et le SEO :
En effet, les pratiques d’écoconception Web convergent avec les exigences du SEO.
Pour classer les pages, les moteurs de recherche exigent certains critères, parmi lesquels on retrouve : une structure claire, un contenu pertinent qui répond aux requêtes des utilisateurs et un temps de chargement rapide. Selon Google, les Core Web Vitals évaluent notamment la vitesse d’affichage du contenu principal, la réactivité et la stabilité visuelle d’une page, comme indicateurs pour offrir une expérience utilisateur de qualité.
En parallèle, pour réduire la consommation énergétique, un site écoconçu vise à alléger le code, compresser les images et les vidéos, limiter les scripts superflus, rationaliser l’arborescence et supprimer les pages obsolètes. Toutes ces pratiques favorisent un temps de chargement rapide et une structure facile à explorer par les robots.
Il existe donc une synergie positive entre l’écoconception et l’amélioration du référencement naturel d’un site Web. Ainsi, en renforçant le référencement naturel, l’écoconception peut accroître le trafic du site et par conséquent favoriser l’optimisation de la conversion.
L’écoconception et la performance des campagnes :
Une campagne mal ciblée ou non optimisée génère des clics, des impressions et des visites qui ne convertissent pas, mais qui mobilisent des serveurs et consomment de l’énergie. Cependant, en intégrant l’écoconception dans leur démarche publicitaire, les entreprises deviennent plus soucieuses de leur consommation énergétique et plus rigoureuses dans l’élaboration de leurs campagnes.
Pour évaluer la performance des campagnes, les entreprises sont incitées à intégrer dans leurs KPI le coût financier, mais aussi énergétique, de chaque conversion plutôt que le simple volume de trafic généré. Cela permet d’éviter un gaspillage énergétique, mais aussi de maximiser l’impact de la campagne. Dans ce sens, en 2023, l’entreprise EDF (Électricité de France) a collaboré avec l’agence Havas Media qui utilise la technologie de Greenbids pour optimiser ses campagnes publicitaires programmatiques tout en tenant compte de leur impact carbone. Cette démarche a permis à EDF de réduire de 13 % l’estimation des émissions carbone, tout en diminuant le coût par conversion de 17 %.
Dans cette perspective, la performance marketing ne se limite pas au nombre de visiteurs générés par une publicité, mais s’évalue aussi selon l’efficacité de la campagne et son impact environnemental. Ainsi, une démarche d’écoconception peut constituer un levier à la fois commercial et environnemental.
L’écoconception et l’expérience utilisateur :
L’écoconception rejoint aussi les principes d’une bonne expérience utilisateur. Une interface épurée, sobre, avec un parcours simple et des contenus allégés, réduit le nombre de clics et de pages chargées. Elle réduit ainsi l’énergie consommée. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les sites Web simplifiés peuvent restreindre l’expérience utilisateur, la sobriété numérique permet à l’utilisateur de trouver facilement et rapidement ce qu’il cherche. Cela augmente ses chances de conversion et diminue le risque d’abandon. Selon Google, 53 % des visites mobiles sont abandonnées au-delà de 3 secondes de chargement. L’enjeu pour les entreprises consiste donc à distinguer les éléments qui apportent une vraie valeur ajoutée à l’utilisateur, et ceux qui alourdissent de façon inutile son parcours. Certains contenus, comme les photos des produits et les avis clients, peuvent faciliter la décision d’achat. Toutefois, d’autres contenus, comme des vidéos facultatives qui chargent automatiquement, ou un chatbot personnalisé dont la seule valeur ajoutée est de rendre le site interactif, viennent simplement alourdir l’expérience. Ainsi, les pratiques d’écoconception contribuent à améliorer la fluidité du parcours utilisateur et favorisent l’optimisation de la conversion.
Il existe donc effectivement des bénéfices à l’écoconception qui permettent d’allier des objectifs commerciaux et environnementaux. Toutefois, sa mise en pratique réelle dans les entreprises peut être confrontée à plusieurs contraintes. Quels sont donc les défis auxquels peuvent faire face les entreprises dans l’adoption de l’écoconception numérique ?
Le manque de compétences et d’expertise :
Pour mettre en place l’écoconception, il faut tenir compte des nouvelles pratiques de développement Web, qui ne sont pas encore intégrées dans les formations initiales ni dans les habitudes de nombreuses équipes. Alléger le code, optimiser les images et les vidéos, limiter les scripts tiers ou concevoir des parcours plus sobres exige des compétences techniques spécifiques et une bonne compréhension des enjeux environnementaux du numérique. Toutefois, les petites et moyennes entreprises, par exemple, disposent de ressources limitées pour former leur personnel ou recourir à des experts externes. En outre, l’écoconception exige une collaboration étroite et agilité entre plusieurs départements qui ne partagent pas forcément les mêmes priorités ni le même vocabulaire. La complexité de cette démarche se reflète notamment dans le Référentiel général d’écoconception des services numériques (RGESN), élaboré par l’Arcep et l’Arcom avec la collaboration de plusieurs organismes, dont l’ADEME. Celui-ci rassemble 78 critères couvrant différents aspects de la conception numérique, de la stratégie à l’expérience utilisateur et au développement technique. Cette diversité montre que l’écoconception ne repose pas uniquement sur les compétences des développeurs, mais nécessite aussi une compréhension globale du service numérique et une collaboration entre plusieurs métiers. Pour les entreprises qui ne disposent pas de ces connaissances en interne, l’application de ces recommandations peut donc représenter un défi. Ainsi, sans sensibilisation intense et sans formation, l’écoconception risque de rester dans les débats de l’entreprise sans être mise en pratique.
Contrainte de mesure et d’accès aux données :
Mettre en place l’écoconception dans l’entreprise implique la définition de KPI permettant d’évaluer la performance des mesures prises. Toutefois, la multiplicité et la diversité des actions sur lesquelles agit l’écoconception peuvent rendre la mesure de son impact complexe. L’empreinte carbone, par exemple, dépend de plusieurs éléments : les serveurs d’hébergement, la provenance de l’électricité, le poids des pages, etc. Or, les entreprises n’ont pas toujours accès à ces données, surtout lorsqu’elles sont détenues par des prestataires tiers, tels que les hébergeurs et les plateformes publicitaires. Il existe certes des outils de calcul de l’empreinte carbone, mais ils reposent sur des estimations génériques et leur précision dépend aussi de la disponibilité des données fournies par les plateformes. Freitag et al. (2021), dans leur article « The real climate and transformative impact of ICT: A critique of estimates, trends, and regulations », critiquent la fiabilité des estimations de l’empreinte du numérique et invitent à la prudence face aux chiffres. Par ailleurs, selon Lange, Pohl et Santarius (2020), la numérisation accroît globalement la consommation d’énergie, notamment par effet rebond. Dans le cas de l’écoconception, des pages plus légères pourraient stimuler le trafic et annuler les gains en consommation énergétique. Ainsi, il devient difficile pour les entreprises de mesurer précisément leurs progrès, de se comparer à un benchmark fiable et, par conséquent, de fixer des objectifs d’écoconception mesurables.
Contrainte financière :
Mettre en place l’écoconception dans l’entreprise implique aussi un investissement financier à justifier auprès des directions. Alléger le code d’un site Web, optimiser le contenu, former les équipes nécessitent un investissement en temps et en ressources, dont le retour sur investissement n’est pas visible à court terme. Pour les grandes entreprises qui disposent de moyens importants, l’écoconception peut s’inscrire dans leur vision et peut même constituer un avantage concurrentiel. Toutefois, pour les petites et moyennes entreprises, dont les budgets et ressources humaines sont limités, la priorité de l’écoconception face à d’autres actions à rendement rapide peut être secondaire. Aussi, étant donné que le retour sur investissement direct de l’écoconception est difficile à démontrer, notamment à cause du manque de données, convaincre les directions d’en faire une priorité reste difficile.
Absence de cadre réglementaire incitatif au Québec :
La priorité de toute entreprise est avant tout la rentabilité. La dimension environnementale devient certes de plus en plus présente dans les entreprises, mais elle ne représente pas une norme. En l’absence de cadre réglementaire incitatif et de sensibilisation gouvernementale pour intégrer l’écoconception de l’expérience numérique dans les entreprises, celle-ci demeure secondaire.
Au Québec, la Commission de l’éthique en science et en technologie recommande au gouvernement de favoriser la sobriété numérique pour limiter l’empreinte carbone numérique, mais il s’agit d’un avis et non d’une obligation. En outre, le guide pour l’adoption d’une démarche numérique écoresponsable de 2023 comporte une section sur l’écoconception des services numériques, mais il s’adresse aux ministères et organismes publics plutôt qu’aux entreprises privées.
En France, la loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique (REEN) prévoit la création d’un référentiel général d’écoconception des services numériques. Ce référentiel a été confié à l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse) et à l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) et se veut une base commune de bonnes pratiques pour réduire l’empreinte environnementale des services numériques. Toutefois, il ne s’agit pas d’une obligation pour les entreprises. La France a donc un peu d’avance quant à l’existence d’un référentiel commun, mais pour l’instant, l’écoconception numérique reste une mesure volontaire pour les entreprises.
En conclusion, on peut optimiser la conversion tout en écoconcevant l’expérience numérique. Il existe une synergie positive entre les bonnes pratiques de l’écoconception de l’expérience numérique et la conversion. Cela se voit à travers le renforcement du référencement naturel SEO, l’impact sur la performance des campagnes et l’amélioration de la qualité de l’expérience utilisateur. Un site épuré, structuré et léger permet de réduire la consommation de l’énergie et l’empreinte carbone, mais aussi d’augmenter les chances de conversion de l’utilisateur. De même, une publicité ciblée permet d’éviter une consommation énergétique superflue et de générer un trafic qualifié.
Face à ce constat, la question de la mise en place réelle et pratique de l’écoconception dans les entreprises s’impose. En réalité, celles-ci peuvent faire face à plusieurs contraintes et limites : le manque de compétences, le manque d’accès aux données des prestataires et la difficulté de mesurer l’impact environnemental, ainsi que le coût initial de la démarche. S’ajoute à cela l’absence de cadre réglementaire incitatif ou contraignant au Québec, qui fait de l’écoconception une initiative volontaire pour les entreprises.
Le véritable enjeu consiste donc à intégrer l’écoconception dans la stratégie globale de l’entreprise plutôt que de la traiter comme une simple optimisation technique. En d’autres termes, la difficulté est de faire de l’écoconception une priorité stratégique et non une action tactique secondaire. Cela veut dire intégrer l’écoconception de façon transversale dans les différents départements et non seulement dans le département marketing et numérique, en tenant compte de la divergence de leurs priorités et objectifs.
Références :
- Bordage, F. (2019). Empreinte environnementale du numérique mondial (version 2.0). GreenIT.fr. https://www.greenit.fr/wp-content/uploads/2019/10/2019-10-GREENIT-etude_EENM-rapport-accessible.VF_.pdf
- ADEME. (s. d.). Écoconception : comment la mettre en pratique en entreprise. Agence de la transition écologique. https://economie-circulaire.ademe.fr/ecoconception
- https://www.definitions-marketing.com/definition/conversion
- Google. (s. d.). Comprendre les métriques Core Web Vitals et les résultats de recherche Google. Google Search Central. https://developers.google.com/search/docs/appearance/core-web-vitals?hl=fr
- Semere, J. (2023, septembre). 3 solutions opérationnelles pour réduire l’empreinte carbone de ses campagnes publicitaires. Think with Google. https://business.google.com/fr/think/future-of-marketing/empreinte-carbone-numerique/
- Google. (2017, 31 janvier). The ultimate mobile page speed infographic. Google AdSense. https://blog.google/products/adsense/the-ultimate-mobile-page-speed-infographic/
- Arcep. (2024, 17 mai). Référentiel général de l’écoconception des services numériques (RGESN), version 2024. https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/referentiel-general-ecoconception-des-services-numeriques-2024.pdf
- Lange, S., Pohl, J., & Santarius, T. (2020). Digitalization and energy consumption. Does ICT reduce energy demand?
- https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0921800919320622?via%3Dihub
- Freitag, C., Berners-Lee, M., Widdicks, K., Knowles, B., Blair, G. S., & Friday, A. (2021). The real climate and transformative impact of ICT: A critique of estimates, trends, and regulations. https://www.cell.com/patterns/fulltext/S2666-3899(21)001884?_returnURL=https%3A%2F%2Flinkinghub.elsevier.com%2Fretrieve%2Fpii%2FS2666389921001884%3Fshowall%3Dtrue
- France. (2021, 15 novembre). Loi n° 2021-1485 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique. Journal officiel de la République française, article 25. https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2021/11/15/ECOX2102044L/jo/article_25
- Arcep & Arcom. (2024). Référentiel général de l’écoconception des services numériques (RGESN), version 2024. https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/referentiel_general_ecoconception_des_services_numeriques_version_2024.pdf
